Alors voilà.... elle n'est plus là. 

Il y a eu l'appel du 18 juin et j'ai fondu en larmes, j'ai sauté dans ma voiture et j'ai conduit sans trop savoir comment j'ai réussi à aller jusqu'à Paris, entre mes larmes, en écoutant Unintended de Muse en boucle, encore et encore. Je disais "j'arrive Maman, j'arrive, ça va aller".

C'était la dernière fois que je te voyais en vie, malgré cette respiration si difficile, si douloureuse... Mon frère est parti acheter son poison, moi je sentais qu'il ne fallait pas te laisser seule... et juste à ce moment, j'ai vu les chiffres qui descendaient sur cette fichue machine, ton coeur qui ne battait plus, ton souffle si silencieux d'un coup...  j'ai rappelé mon frère, reviens, je lui dis, reviens tout de suite...

Et puis soudainement tout était fini. Irréel et définitif. 

Je me rappelle dans la soirée avoir pensé.... "Tu es en bas dans une chambre froide et moi ici où il fait si chaud". Le 18 juin, ce jour où j'ai perdu ma mère. 

Le lendemain, j'ai dû pleurer pour récupérer ton alliance à l'hôpital. Je voulais que tu soies enterrée avec, mais ils l'avaient récupérée et ils ne voulaient la rendre qu'à ton mari. Amusant quand on sait que vous étiez séparés depuis plus de 20 ans, et divorcés depuis 15.... Mais mon frère avait tous les papiers dans "son nuage"... le papier pour le divorce. Les papiers d'identité. Le n° de sécu. Moi, j'avais tous les papiers, mais chez moi, en Normandie, d'où j'étais partie 24h avant avec une culotte et une brosse à dents.

Il a fallu appeler un service de Pompes Funèbres. Le truc que tu n'imagines pas faire dans ta vie. Choisir un cercueil. La couleur de l'urne. Le modèle de l'avis de décès. L'heure, le lieu... on dit oui, verte, plutôt jeudi...Il faut appeler le cimetière, en Ardèche, faire ouvrir le caveau, réserver des billets de train, une voiture. C'est mon frère qui gère. Le nuage, toujours, il a tout dans son nuage.  Les numéros, l'emplacement du caveau, les noms des gens qui s'en occupent. Et son calme me sauve la vie. Je n'arrive à rien. Je suis brouillée dans ma tête, je veux rentrer chez moi, je veux voir mes filles, mon Gars et dormir dans mon lit. 

Et puis il a fallu le dire. Informer les autres. Ceux qui ne savaient pas encore et qui continuaient leur vie, tranquillement. Leur dire que c'était fini, et pleurer à chaque mail, chaque appel.

J'ai lavé des vêtements que j'avais récupéré à l'hôpital. Je ne sais pas pourquoi, parce que je ne les mettrai jamais, et toi non plus. J'ai gardé les baskets que je t'avais achetées à Noël, il y a 2 ans, et avec lesquelles tu n'as jamais marché. 

Ces 21 dernières années, je t'ai dit "je t'aime" un milliard de fois. A chaque fois que je t'ai vue. Et ce dimanche là, ce jour interminablement douloureux, je te l'ai dit encore et encore, pour que tu saches que j'étais là, même si toi tu étais déjà loin, dans le coma, et que tu n'as jamais rouvert les yeux. 

Longtemps après, je t'entendais encore respirer. J'ai même cru t'entendre respirer dans la chambre mortuaire. J'ai eu ce sursaut de déni, au dernier moment "non, non, laissez la moi encore un instant", même si on t'a eu pour nous tous seuls pendant 21 ans.

Tout avait commencé le 22 juin 1996. Et tout s'est terminé le 22 juin 2017, au Père Lachaise, avec ta soeur, tes cousins, tes oncles et tantes. La boucle est bouclée. 22 juin et ma Castille d'amour qui aurait dû fêter ce jour là ses 5 bougies, mais que nous avions soufflé en avance, pour qu'elle ait son gâteau, ses cadeaux....

Et puis le dernier jour. Le vendredi au bout du monde, là bas en Ardèche, loin dans la campagne. En portant cette urne, j'ai pu te serrer une dernière fois contre moi très fort, sentir une dernière fois le poids et la chaleur que je n'avais plus sentis depuis ce dimanche-là. 5 jours seulement et déjà une éternité.

Jeudi 30 juin. J'ai enfin vidé ma valise. Je ne voulais pas refermer cette parenthèse. J'ai rangé les produits de toilettes que j'ai récupéré chez toi. Parfois je sniffe mes filles en regrettant qu'on ne puisse pas enregistrer les odeurs, mais je préfère oublier celle d'Orpea. Il me suffit de sentir Eau Sauvage pour me souvenir de toi, même si tu ne l'as pas porté depuis des années. 

J'ai mis une chemise que je t'avais offerte. L'étiquette de l'Ehpad ne se décolle pas, je porte ton nom dans mon cou. Parfois ça revient comme une claque. Je me demande comment tu vas, là haut, dans ton nuage. 

Castille s'inquiète de me voir triste et fatiguée. Moi je m'insurge contre les gens que j'ai prévenu par email et qui auraient aimé un coup de fil. J'essaie de faire au mieux. Et puis au fond, je m'en fous. Je veux juste qu'on me foute la paix. J'ai perdu ma maman.